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ARGUMENTAIRE

Les rapports de pouvoir et la clinique ont toujours été étroitement imbriqués. Les effets que l’un peut exercer sur l’autre dépendent de chaque époque et des contextes historiques dans lesquels ils prennent forme. Ce colloque propose de penser et d’interroger la clinique contemporaine à la lumière de lectures théoriques attentives et situées, ainsi que d’un regard critique sur nos pratiques de soin actuelles. De cette façon, nous visons également une ouverture aux pratiques innovantes et aux nouvelles épistémologies qui peuvent y émerger.

Dans le premier axe, nous aborderons la question du sexuel, des sexualités et du genre, en nous intéressant aux mutations des modes de jouissance, aux rapports de domination qui traversent les corps et les scènes cliniques, ainsi qu’aux violences sexuelles et/ou sexistes et aux dispositifs biomédicaux qui les reconfigurent. Dans le deuxième axe, nous mobiliserons les approches historico-critiques afin d’analyser la façon dont la clinique participe à la production, à la légitimation ou à la contestation des normes de vérité, de santé mentale et de normalité.

Dans cette perspective, il est utile de reprendre la définition que Giorgio Agamben propose du terme de dispositif. Il écrit : « J’appellerai dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. » (p. 29, Agamben, 2006).

Penser la clinique comme un dispositif, celui-ci inscrit dans le socius (Castoriadis, 2002), nous permet de nous interroger sur la façon dont elle capte et oriente les conduites, les rapports et les formes de subjectivation, dans la même mesure qu’elle permet de les problématiser et de les transformer.

Axe 1 : Du sexuel aux sexualités ; reconfiguration des normes, des savoirs et des pratiques de soin

Les transformations qui traversent l’histoire des sociétés apportent avec elles les notions d’hybridation et de mutations du rapport du sujet à ses modes de jouissance. Au-delà d’une théorie de la sexualité constitutive de chaque sujet déjà décrite par Freud en 1905 comme polymorphe dans ses manifestations, la clinique contemporaine est modifiée par les sexualités maintenant affirmées socialement comme plurielles, ainsi que par les questionnements apportés par les études de genre et de l’intersectionnalité. Par conséquent, elle peut s’imposer comme une scène d’affrontement des rapports de pouvoir.

Laufer (2022) affirme l’importance de prendre en compte les questions de domination et d’oppression et ses effets psychiques dans le cadre clinique. En soulignant l’ingéniosité dans l’herméneutique du travail de Freud, Foucault (1978) avait néanmoins mis en garde contre une certaine psychanalyse normalisante voire stigmatisante. Par ailleurs, il enseigne que la sexualité constitue un nœud majeur des dispositifs de pouvoir. La dite « formation discursive » (Foucault, 1969) psychanalytique ne fait pas qu’interpréter les symptômes, mais elle peut aussi définir ce qui est tenu pour sain, déviant ou intelligible. Cela peut signifier un éloignement de son « début subversif » (Laufer, 2022), qui a souligné l’hétérogénéité des pulsions et a bousculé l’idée de normalité à une époque donnée (Freud, 1905).

De même, à l’ère des mutations technologiques et de la biomédecine, le rapport au sexuel se reconfigure. Les pratiques telles que la PMA, la GPA ou encore les marchés transnationaux de la fertilité illustrent - de par l’accès au soin- l’amplification de ces formes de domination, qui trouvent leur racine dans un biocapitalisme naissant (Gardey et Grino, 2023). La domination se manifeste également par des formes extrêmes de violence sexuelle : mutilations, incestes, viols, menaces, harcèlement, cyberviolences, coercition reproductive, exploitation sexuelles et féminicides.

Ces violences, loin d’être des faits isolés, s’inscrivent dans des rapports sociaux et historiques de pouvoir qui structurent les corps, les sexualités et les subjectivités. Interroger la clinique contemporaine à l’épreuve des dominations suppose dès lors de débusquer les formes de pouvoir qui s’exercent dans tous les espaces : dans la sphère dite privée mais aussi dans les institutions, et dans le travail où se rejouent les mécanismes de subversion des corps, mis en lumière par l´éthique du « care » (Molinier, 2013).

Dans ce volet, nous questionnerons le rôle de la clinique contemporaine, elle-même traversée par ces dispositifs : reproduit-elle ce que Foucault nomme le biopouvoir ? Une telle interrogation ouvre la voie à une renégociation éthique du soin, attentive à déconstruire certains de ses héritages et à favoriser l’émancipation des sujets.

Axe 2 : Entre la vérité et l'histoire ; comment les épistémologies critiques revisitent la clinique et les pratiques de soin

Les approches historico-critiques en psychologie insistent depuis les années 1960 sur le fait que certaines notions normatives telles que la « vérité clinique » ou le « fait psychologique » doivent être réexaminées à la lumière de la compréhension du contexte historique, politique et social dans lequel elles ont été formulées et légitimées. Critiquant le statut naturalisant des connaissances produites dans le domaine psi, ces approches partent du principe que la clinique, loin d'être un moyen d'accès direct à une intériorité régie par des lois ahistoriques et universelles, doit se tourner de manière critique vers elle-même, en reconnaissant, d'une part, le rôle que le registre social exerce sur le sujet (non seulement en tant que force extérieure, mais aussi en tant que repère de ses conditions d'existence) et, d'autre part, son implication propre dans les processus de production et de validation des normes (Butler, 2002 ; Badiou, 2015 ; Foucault, 2004).

En ce sens, des catégories telles que « trouble », « maladie » et/ou « santé mentale » cessent d'occuper le statut de données naturelles, considérés des vérités scientifiques, et sont désormais conçues comme des constructions situées dans un moment historique marqué par certaines corrélations de pouvoir qui dictent le paradigme de ce qui, dans chaque contexte, peut être considéré comme normal ou pathologique (Rose, 1998 ; Parker, 1999).

À cela s'ajoute la reconnaissance du fait que, s'il n'est pas possible d'assumer une neutralité, il est nécessaire que les élaborations théoriques et les pratiques cliniques soient attentives à la manière dont elles participent à la production, au maintien et à la contestation des structures de pouvoir de chaque époque (Haraway, 2009).Dans cette perspective, en se situant « entre la vérité et l'histoire » et à la lumière des épistémologies critiques, la clinique psychologique peut cesser d'occuper, dans le cadre de la tradition positiviste, la place de simple application d'une technique qui se veut un reflet neutre de la réalité, pour adopter une posture critique tant à l'égard de la société dans laquelle elle s'inscrit qu'à l'égard du savoir clinique lui-même.

Il s'agit de soutenir une position qui reconnaît à la fois les transformations que subissent les processus de subjectivation à chaque époque, leurs effets sur la structuration et la thérapeutique des différentes modalités de souffrance, ainsi que les potentialités de changement et les limites de l'action théorique et pratique qui en résultent (Gergen, 1994 ; Figueiredo, 2012).

 

RÉFÉRENCES

 

Agamben, G., & Rueff, M. (2006). Théorie des dispositifs: Po&sie, N° 115(1), 25-33. https://doi.org/10.3917/poesi.115.0025

Badiou, A. (2015). À la recherche du réel perdu. Paris : Fayard.

Butler, J. (2002) La vie psychique du pouvoir. L'assujettissement en théories. Paris : Éd. Léo Scheer.

Canguilhem, G. (2013). Le normal et le pathologique (12e éd.). Paris, France: Presses Universitaires de France.

Castoriadis, C. (2002). Psychanalyse et société. Dans A. Le Guen et G. Pragier Freud, le sujet social (p. 11-23). Presses Universitaires de France.

Figueiredo, L. C. (2012). Psicologia: Uma (nova) introdução (2. ed. rev.). São Paulo, Brasil: Escuta.

Foucault, M. (2004) Naissance de la biopolitique (Cours au Collège de France. 1978-1979). Paris : Gallimard ; Seuil.

Freud, S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

Foucault, M. (2008). L’archéologie du savoir. Editions Gallimard.

Foucault, M. (1972). Histoire de la folie à l’âge classique: Suivi de Mon corps, ce papier, ce feu et La folie, l’absence d’œuvre. Schoenhof Foreign Books.

Gergen, K. J. (1994). Realities and relationships: Soundings in social construction. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Guareschi, P. A., & Hüning, S. M. (Orgs.). (2013). Psicologia social crítica: História, teoria e pesquisa. Petrópolis, Brasil: Vozes.

Rose, N. (1998). Inventing ourselves: Psychology, power, and personhood. Cambridge, UK: Cambridge University Press.

Parker, I. (1999). Critical psychology: Critical links. Annual Review of Critical Psychology.

Haraway, D. (2009). Des singes, des cyborgs et des femmes: La réinvention de la nature (O. Bonis, Trad.). Arles, France: Actes Sud.

Gardey, D. et Grino, C. (2023). La reproduction et ses injustices. Travail, genre et sociétés, 50(2), 25-30. https://doi.org/10.3917/tgs.050.0025.

Pascale Molinier (2013). Le travail du care. Paris : La Dispute, coll. Le genre du monde, 222 pages.

Rouzier, D. (2022, August 2). Psychanalyse : Grand Entretien avec Laurie Laufer. Hétéroclite. https://www.heteroclite.org/2022/08/psychanalyse-grand-entretien-avec-laurie-laufer-65

   

Comité d’organisation et scientifique

Sebastian CID - Doctorant en psychologie, USPN, UTRPP

Pascale MOLINIER – Professeure en psychologie sociale, CEPED, UMR 196

Marina PAGANI - Doctorante en psychologie. Cotutelle : USPN, UTRPP | USP, PSOPOL.

Fatma SELLAOUTI - Doctorante en psychologie, USPN, UTRPP

Talitha TSCHÖKE - Doctorante en psychologie, USPN, UTRPP (UR 4403)

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